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Une heure et demie, presque deux étaient passées. J'étais assise auprès du feu, mes avant-bras autour de mes genoux repliés contre ma poitrine, tenant une bière avec ma main droite. J'étais apaisée. J'entendais les fracas des vagues et les braises entre chaque chanson qui défilait.

Je fus surprise lorsque j'entendis le bruit étouffé de quelqu'un tomber dans le sable derrière moi.

« Tu passes une bonne soirée ? demanda-t-elle gaiement en passant son visage au-dessus de mon épaule. »

Elle sentait la bière, la terre sèche, l'huile de baies de laurier. Et sa peau goûtait l'eau salée de la mer. Sa proximité m'aurait sûrement gênée si je n'avais pas bu d'alcool. Cependant, dans l'immédiat je trouvais sa présence très agréable et j'avais presque envie de la sentir plus proche.

Je tournai légèrement ma tête vers la sienne pour simplement acquiescer tout en esquissant un fin sourire. Je pouvais distinguer très nettement les taches châtaignes sur ses pommettes et ses bouclettes encore légèrement humides chatouillaient mes oreilles.

Elle se redressa pour se laisser de nouveau tomber lourdement à côté de moi, les jambes étendues et les mains enfoncées dans le sable. Je compris qu'elle allait sûrement rester là un moment. Elle regardait le ciel et le peu d'étoiles que nous pouvions apercevoir, éblouies par les flammes qui grondaient près de nous.

« Tu vois Mahafaty, je sens que c'est ça la vie. Yiannis, c'était l'amant de mon père. Quand il est venu me chercher au bidonville pour venir ici, je n'étais déjà plus là. La vie m'avait déjà roulé dessus, je n'avais plus mal au corps. Les entrepôts tôt le matin, la prostitution tard le soir. Je crois que je n'y faisais même plus attention. Mon corps n'était plus mon corps, c'était le leur. Ils ne pouvaient pas me tuer, car j'étais déjà… Je l'avais déjà quitté, ma tête, mon corps… Et c'est en arrivant ici, en me traînant comme un fardeau que j'ai pu sentir à nouveau le sang cogner dans mes tempes. En arrivant ici, la loi de la gravité m'a rattrapée, elle m'a chopée par les pieds et m'a fait revenir sur terre. »

Elle avait un ton solennel, une voix que je ne lui avais pas entendue jusqu’ici. Elle n’avait pas le regard dans le vague, elle était pleinement consciente des mots qu’elle décidait d’employer et je sentais une force profonde qui forçait le respect l'envahir.

« Au début, c'était difficile et encore maintenant parfois c'est difficile… Mais ici j'ai réussi à trouver quelque chose qu'ils nous ont pris : l'espoir et la dignité. Ou en tout cas, la force de vouloir que ma vie soit vécue. C'est eux en partie qui m'ont aidé, dit-elle en balayant la scène du regard, ils m'ont prise comme j'étais, morte, et sûrement qu'eux aussi l'ont été et ils m'ont appris qu'il y avait des choses pour lesquelles on devait se battre, pas des choses pour lesquelles on peut se battre, mais des choses pour lesquelles on doit lutter, insista-t-elle. Pour nous, pour moi bien sûr, mais aussi pour tous ceux qui viendront après nous. Tu vois ce que je veux dire Mahafaty ? »

Elle posa son regard sur moi. Je pouvais percevoir ses muscles se raidir, elle semblait habitée par un feu encore plus grand que celui qui nous éclairait sur la plage. Je sentais la chaleur et la hargne jaillir de son corps et la combativité dans ses yeux. Comment pouvait-elle être au bord du vide quelques heures plus tôt ? Elle avait le visage droit et franc, quelque chose battait en elle. Quelque chose que je n'avais jamais eu l'occasion de voir auparavant. Je ne sais pas si je devais en avoir peur, mais c'était quelque chose qui m'écrasait, qui nous écrasait toutes et tous.

« Je n'en suis pas sûre, mais j'ai l'impression que quelque chose de magique se joue ici, répondis-je timidement.
— Non, ce n'est pas magique, c'est nous, les gens, la vie. Le taff qu'on abat, la souffrance qu'on traîne injustement parce que des connards ont un jour décidé de nous réduire, de nous exploiter, nous, nos têtes, nos corps, nos bras, reprit-elle doucement. »

Je la regardai, attentive et ébahie par la lumière qui semblait percer et transcender son corps. Aujourd'hui, sur cette plage à Kavala, quelque chose sembla se bousculer, naître en moi. Ce n'était pas la vie d'un autre, mais l'envie de me battre pour la mienne.