IX

Manolis était en train de souffler sur le foyer de brindilles pour que le feu prenne. Nous étions tous assis en cercle. La nuit était d'un noir intense, on avait du mal à distinguer l'eau s'échouer en fracas sur le sable, mais on pouvait l'entendre. Tout, cette nuit était agréable. Me vint soudainement à l'esprit l'idée que toutes les nuits ne pouvaient pas être comme celle-ci, que dans ce monde, nous n'étions que de misérables insectes constamment sur le point d'être écrasés au moindre écart, au moindre geste qui ne leur plaisaient pas. Je grinçai des dents. Le monde ne nous laissera jamais tranquille.

Les éclats de flamme qui montèrent vers le ciel et le crépitement rouge m'arrachèrent à la torpeur et ma mâchoire se détendit peu à peu. Taro et Zoa étaient assis l'un à côté de l'autre. Nous étions séparés par le brasier ardent. Elle avait la tête posée sur son épaule ; elle eut soudainement l'air aussi fragile qu'une bulle de savon, le regard au bord du vide.

François sortit quelques bouteilles en verre de son sac, dont ce qui semblait être de l'eau-de-vie et des bières. Si les équipes avec lesquelles j'avais pu travailler et les jobs que j'avais pu faire étaient tous différents, la consommation de drogue était chose commune. Si nous n'étions pas alcooliques nous-mêmes, notre voisin l'était sans doute. Ils nous opprimaient, exploitaient, réduisaient en miette, mais faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour nous vendre leurs produits.

Chacun se servit instinctivement.

« Mahafaty, c'est ça ? Hésite pas à te servir mon p'tit, proposa Manolis de sa voix envoûtante et grave. »

Je plongeai la main dans le tas de bouteilles et je pris une simple bière que j’ouvris avec le bord d’un briquet qui traînait dans une des poches de mon cargo. Je le remerciai avec un geste de tête et un léger sourire. Il me rendit mon sourire très rapidement et avec beaucoup d’ardeur. Je fus très surprise, je ne pensais pas qu’il était le genre d’hommes à sourire. Très vite, je pris conscience que je ne connaissais que les idées que je m’étais faite d’eux, rien de plus. J’étais très gênée d’avoir eu ces pensées, mais plutôt que de le montrer, j’élargis également mon sourire.

Au bout d'une dizaine de minutes, Yiannis commença à parler de Cuba. Des vieilles histoires d'embargo, des coupures de courant, de politique et de médecine. J'essayai d'écouter tout ce qu'il avait à dire, mais ma méconnaissance des différents sujets rendait la chose très ardue. Je me demandai également quelle histoire se trouvait derrière cette cicatrice. Il posa à ce moment-là son regard franc sur moi.

« Oh, ça ! cria-t-il en pointant sa cicatrice de son doigt et des effluves de bière dans la voix, c’est un connard de chez eux qui m’a fait ça ! Pendant les grèves à Londres. Je sais même pas si t’étais encore née. On bloquait l’entrée de l’entrepôt et plusieurs de ces porcs ont jeté un camarade à terre et puis ils l’ont frappé ! Il était à terre le bonhomme, incapable de se défendre, c’est là qui prennent le plus leur pied ces cons ! J’ai essayé de m’interposer pour le relever, et l’un d’entre eux à sorti son opinel et m’a ouvert le visage ! Franchement, je suis pas le plus à plaindre, y’a même eu des morts, dit-il sur le ton d’un murmure comme s’il semblait presque ne pas croire le terrible de la situation lui-même. Mais, même avec cette balafre, je reste le plus beau ici, ironisa-t-il pour essayer de camoufler la douleur qui semblait gagner son coeur. »

Je n’osai pas lui poser de question, j’aurais aimé savoir s’ils avaient eu gain de cause, mais je sentis que ce souvenir pesait lourdement sur ses épaules, et sûrement sur toute sa vie. Je lui répondis d’un signe de la tête et d’un regard compatissant, profondément touchée par ce moment qu’il avait partagé avec nous.

Quelques minutes après ce récit glaçant de réalité, Yiannis repartit de plus belle sur Cuba. Peut-être y avait-il dans l’histoire de cette île quelque chose qui l’aidait à tenir le coup, qui le galvanisait un peu.

Au fil de la soirée, les joues devinrent de plus en plus rouge, la musique de plus en plus présente. Sélène et François se mirent à danser l’un avec l’autre, le sourire aux lèvres, sur une musique qui, dans mon imaginaire, ressemblait à ce que je me figurais de Cuba. Tout paraissait heureux et beau, le monde avait l’air de tourner rond.

Le moment semblait totalement suspendu hors du temps. Zoa avait une clope aux lèvres, une bière dans une main, dans l'autre un carnet vert sapin qu'elle montrait joyeusement à Taro. Elle n'était plus au bord du vide, elle avait traversé un pont pour se retrouver dans une jolie clairière aux fleurs parfumées et aux oiseaux aussi enjôleurs que ses yeux plissés vers le feu.