XI

Nous demeurâmes devant les flammes et plongées dans le silence un long moment. Je sentais les embruns de la mer et les brindilles brûler. Je sentais sa présence près de la mienne et l'odeur de sa peau marquée par l'huile de baies de laurier et les heures de travail abattues sous le soleil brûlant. Je sentais la vie qui coulait en moi et le désir d'offrir une vie digne aux personnes qui viendraient après moi. Mon cerveau était embué d'idées qui se bousculaient les unes les autres. Yiannis était assis seul près de la mer. On distinguait sa silhouette baignée par les rayons pâles de la lune qui profitait de la soirée à nos côtés. Personne n'alla le voir, moi y compris, comprenant instinctivement que c'était la chose à faire.

Soudainement, Zoa se leva et commença à glisser ses pieds nus dans le sable.

« J'adore cette musique, dit-elle d'un ton presque imperceptible, comme pour ne pas couvrir les notes qui commençaient à jouer. Will I see you again, will I see you again… »

Le chanteur berçait doucement ses mouvements qui se noyaient dans la noirceur de cette nuit chaude. Elle faisait délicatement valser ses bras vers le ciel et déroula lentement ses mains. Elle tournait sur elle-même les yeux clos, et nul doute que si elle portait un jupon, celui-ci virevolterait gaiement avec elle. Ses pas étaient aussi légers qu'une bulle de savon, elle semblait encore une fois presque quitter le sol. J'avais envie de la retenir mais je restais là, ébahie par la magie qu'elle dégageait.

Elle ouvrit doucement les yeux avant de se pencher vers moi, puis elle agrippa mon bras. D'ordinaire, j'aurais trouvé une façon pour m'échapper, mais cette nuit je n'en avais pas envie. Je me levai lourdement, le sable tombant dans les plis de mon cargo.

Elle prit mes mains dans les siennes. Elle avait les doigts longs et fins, mais les paumes du travail, elles étaient calleuses et irritées. J'aimais ses mains qui ressemblaient aux miennes, qui voulaient tout dire de notre fardeau commun. J'essayai de suivre ses mouvements, mais elle ressemblait à de l'eau qui file entre des sillons et moi aux pierres qui bordent la rivière. Ses pupilles étaient plantées dans les miennes et je sentais le souffle chaud de son haleine se déposer sur mes lèvres. Elle entreprit de me faire tourner, mais j'étais noyée dans ses yeux.

« Tu danses comme un pied, souffla-t-elle, amusée.
— Plutôt bien, j'entends… Car j'en ai deux, répliquai-je sans grande conviction. »

Elle fronça les sourcils un court instant, puis son rire éclata. Son rire était puissant et franc. Il aurait pu briser des murs. Il brisa mon silence car je commençai à rire également, mes bras se cramponnant à mon ventre. Son rire gronda de plus belle, et ce son délicieux vint visiter mes oreilles, entrer dans mon corps pour percuter et réchauffer mon âme. Je compris à ce moment-là qu'elle deviendrait ma meilleure amie, mon amour et mon amante, et l'une des choses pour lesquelles je voudrais me battre toute ma vie.