Je laissai tomber mon cargo à mes pieds, et retirai ma chemise, jetant le tout près de ses vêtements avant de m'avancer vers l'eau brillante. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ni comment j'avais eu le courage de me retrouver presque nue devant elle. Elle me donnait l'impression d'arrêter le temps et de créer une bulle, un abri où mes plus grandes angoisses pouvaient s'étendre jusqu'à exploser puis disparaître.
Je m'approchai d'elle tout en faisant glisser mes mains le long de l'eau fraîche. Elle continuait de sourire. J'arrivai à son niveau, je devais faire quelques centimètres de plus qu'elle. Je passai de l'eau dans ma nuque. Elle se mit sur le dos.
« Mahafaty, Mahafaty… murmura-t-elle. Tu ne m'as pas dit d'où venait ton prénom. C'est la première fois que je l'entends.
— C'est d'origine malgache, qui signifie mortel, funeste.
— J'ai l'impression que tes parents ne t'ont pas rendu visite au camp. »
J'acquiesçai doucement de la tête. Elle avait raison.
« J'ai eu de la chance, en quelque sorte… Mon père a continué de maintenir le lien avec moi. Toute sa vie, il l'a passée à mentir, à se cacher, j'imagine que d'une certaine manière, ça l'a poussé à se sentir proche de moi plutôt que de ma famille. Il était homosexuel. C'est une autre forme de tache.
— Où est-il aujourd'hui ? me risquai-je à demander.
— Il est mort. Lorsque la nouvelle s'est répandue dans le quartier dans lequel il vivait… Enfin, un de ses voisins… Tu vois. »
J'acquiesçai de nouveau alors que je ne voyais rien. Je ne sais pas si j'avais un jour fait le deuil de mes parents. J'avais sûrement dû le faire, mais j'étais tout simplement incapable d'imaginer le deuil d'une personne aimée qui nous aurait aimé en retour.
« Tu aurais aimé en avoir toi, des enfants ? »
J'étais assez surprise de la tournure qu'avait pris cette conversation. Je n'étais pas dérangée ; je n'aimais pas parler lorsqu'on pouvait se taire. Je me détournai d'elle pour regarder le ciel mauve. Je n'avais ni l'habitude de parler de ce genre de choses, ni l'habitude de parler avec une personne de mon âge, ni avec quelqu'un tout court. Lorsque je me retrouvai à travailler dans un groupe, j'étais plutôt du genre silencieuse. J'étais surprise de moi-même. D'être entrée dans l'eau, d'être entrée dans ce champ de mots qui signifiaient tant.
« Non, pas vraiment. »
Je sentis son regard se glisser sur mon dos le temps d'un instant, puis nous nous murâmes dans le silence.