Je remontai mon cargo grisâtre pour m’enfoncer dans l’eau cristalline jusqu’au genou. Le sable était humide sous mes pieds et à quelques pas de moi je voyais des petits bancs de poissons verts aller et venir. Je passai ma main sur mon crâne fraîchement rasé. Au même moment, je sentis un tissu recouvrir mon front. Une casquette.
« Je t’ai vue plusieurs fois aujourd’hui, travailler dans la fournaise sans couvre-chef. Ici comme ailleurs, beaucoup font des insolations, meurent sous la chaleur, et t’sais tout comme moi que nous ne sommes pas une priorité pour les rares hôpitaux qui veulent bien nous accueillir. Puis, entre toi et moi penser à soi, c’est aussi une manière de faire attention aux autres.
— Zoa, c’est ça ? T’as l’air d’être ici depuis un petit moment.
— Assez longtemps pour savoir me protéger du soleil, ironisa-t-elle. Quelque chose comme deux ans. C’est Yiannis, dit-elle en faisant un signe de tête vers un type avec de grosses cuisses et une cicatrice en travers de la joue droite, qui est venu me récupérer au bidonville à mes dix-sept ans en voyant une opportunité de travailler ici. Là, c’est Sélène, elle pointa du doigt la femme à la blouse bleue. Lui, c’est Manolis, l’homme qui sait tout faire, continua-t-elle en me montrant un homme au crâne dégarni, trapu et dont les avant-bras faisaient la taille de mes cuisses. Là, c’est Taro, un bousillé mystique qui est infiniment plus doué avec les ordinateurs qu’avec une faux, gronda-t-elle suffisamment fort pour qu’il puisse l’entendre – il devait à peine avoir la trentaine. Et lui, c’est François, si t’as le moindre problème au champ, n’hésite pas à aller le voir, conclua-t-elle. Et toi, Mahafaty, drôle de prénom… Tu viens d’où ? demanda-t-elle en plantant ses pupilles noires myrtilles dans les miennes.
— De France, répliquai-je en détournant le regard et en enfonçant la casquette sur mon crâne. J’ai déjà travaillé aux champs là-bas… Et d’autres choses, comme vous tous j’imagine, soufflai-je doucement.»
Elle laissa légèrement tomber sa tête sur le côté, continuant de me scruter très attentivement. Je sentis le poids de la terre entière s’abattre sur mes épaules, prête à me liquéfier et ne faire plus qu’un avec l’eau salée. Puis, après quelques secondes, elle acquiesça. Elle ôta son débardeur rouge et noir, son short, jeta ses vêtements en un tas informe sur le sable humide derrière nous puis se jeta à l’eau sans dire un mot. Elle resta sous l’eau pendant un long moment, nageant habilement vers l’horizon. Lorsqu’elle regagna la surface, elle balança nonchalamment sa tête en arrière, mimant d’attacher ses cheveux. Ses triceps et biceps étaient parfaitement dessinés, son corps était son outil de travail. Elle resta une dizaine de minutes silencieuse et immobile devant le soleil qui se couchait. Puis, elle se retourna vers nous tous, la lumière perçant derrière sa crinière, laissant découvrir l’eau qui perlait sur ses joues, le long de son cou : « Tu viens ?! », cria-t-elle en esquissant un large sourire fruité et sincère qui montrait ses jolies pommettes.
Mes épaules se détendirent et je demeurai mutique, la pression de la journée glissa jusqu’à mes doigts de pieds, creusant le sable pour disparaître. Elle s’adressait à moi avec une telle désinvolture et confiance en elle, le soleil formant une couronne au-dessus d’elle. Je ne sais pas si c’est à ce moment-là que je tombai amoureuse, mais tomber et tomber j’allais le faire encore et encore.