Nous n'étions que sept à nous retrouver devant l'entrepôt. Depuis des années, la Grèce produisait moins de céréales, mais il aurait été mensonger d'affirmer que nous étions si peu pour cette raison ; beaucoup d'entre nous préféraient rester seuls, car c'est ce qu'ils nous ont appris à être, seuls dans nos têtes et seuls dans nos corps.
Je remarquai d'abord son dos dégoulinant et musclé. Ses trapèzes étaient légèrement développés, tout son dos semblait noueux. Des boucles épaisses et humides tombaient sur la naissance de sa nuque. Elle se retourna vers moi quand un des types avec lequel elle parlait m'adressa un regard.
« Ah ! Mahafaty. Yiannis, je pense que personne d'autre ne viendra. Et puis Manolis a raison quand il dit qu'il fait trop chaud pour rester au soleil. »
Manolis, j'avais entendu ce prénom lors du repas de ce midi, je crois qu'il était corvé de cuisine en plus du travail aux champs. Sa cuisine était bonne, ou j'imagine autant qu'elle pouvait l'être avec ce que les patrons nous accordaient d'avoir.
Une femme me confia un sac avant de partir, j'appris son prénom quelques heures plus tard : Sélène, femme d'une quarantaine d'années. Elle avait le visage aussi doux et sucré que du miel, des yeux d'un noir intense soulignés par le pourpre des sillons creusés par des années de labeur, des chevilles très fines et le dos arqué. Elle était vêtue d'un jean reconverti en short et d'une blouse bleue opale resserrée avec un nœud autour de sa taille. Elle me sourit tendrement puis me tourna le dos avant d'emboîter le pas. J'avais le sentiment confus qu'ici se jouait la fin du monde pour chacune et chacun d'entre eux mais qu'ils tentaient d'arracher à la dureté du temps le moindre grain d'espoir et de douceur.
Très vite, nous arrivâmes dans une zone boisée bercée du chant des cigales – Sélène nota qu'il s'agissait d'une forêt de pins maritimes, une pinède. J'émis rapidement l'hypothèse que cette information m'était adressée, car j'étais probablement la seule qui empruntait ce chemin pour la première fois. J'aimais sa délicatesse, qu'elle n'établissait pas directement le dialogue avec moi – ce qui aurait pu me mettre mal à l'aise – mais qu'elle laissait la porte entrouverte.
Une fois la forêt de pins franchie, une dune de sable immense s'étendit sous nos yeux et plus encore semblant embrasser le ciel. Je me rappelai la remarque de Zoa, que le trajet demandait beaucoup d'énergie. Nous entamâmes la montée difficilement, nos pieds s'enfonçaient dans le sable brûlant, parfois jusqu'aux mollets. L'iode et l'eau embaumaient nos narines, et la poussière sèche envahit nos gorges, j'avais tellement envie de voir la mer.
Le vent nous attrapa chaudement au sommet de la dune. Une vaste étendue bleue translucide presque violette se dessinait sous nos yeux, se noyant à l'horizon dans le pourpre, orange et jaune du soleil qui allait bientôt nous dire bonsoir.
Je fus totalement éprise d'un sentiment de bien-être suave et intense. La pointe de mes pieds se détacha du sol et très vite, je me mis à voler au-dessus de la dune, dégringolant sur le sable à toute vitesse. Le vent et les embruns humides frottaient mon visage. Je sentais chaque grain de sable sous la plante de mes pieds et j'entendais chaque cri des cormorans aux alentours.
Je n'attendais personne et personne ne m'attendait.