Elle, c'est Zoa. Une inepte que j'ai rencontrée dans ma vingtaine dans un champ de blé en Grèce. Elle est remarquable par le grain de beauté entre ses deux points noirs, si bien que les médecins ont pensé à une nouvelle espèce d'Inepte. Hilarant. J'ai immédiatement été envoûtée par la fraîcheur de son sourire et la vitalité de ses mouvements. Elle faisait de grands gestes amples lorsqu'elle se déplaçait, mais tellement légers qu'elle donnait l'impression de voler. Lorsqu'elle fauchait le blé, ses bras transpirants attiraient irrésistiblement mon corps vers le sien. Si mon corps était ma demeure, j'aurais aimé que le creux de ses bras soit mon foyer.
Quand nous nous parlâmes pour la première fois, un liquide plus chaud que mon sang envahit l'intérieur de mon corps et tout dans mes pupilles devint flou, excepté son visage marqué par la dureté du labeur et le soleil qui découvrait ses taches de rousseur.
« Tiens, dit-elle d'une voix nonchalante et fatiguée en me tendant une bouteille d'eau fraîche.
— Merci. Mahafaty. Et toi, c'est comment ?
— Zoa. C'est la première fois que j'te vois ici. C'est vrai que les champs c'est éprouvant mais c'est pas ailleurs que tu trouveras une équipe et un cadre plus agréable. Parfois, après le travail, si nos jambes tiennent encore avec les collègues on traverse les dunes de sable – t'imagines bien qu'il en faut de l'énergie – et on va à la mer. »
Quand elle s'exprima, je compris immédiatement qu'elle était le genre de personnes qu'il ne fallait pas faire chier. Aussi, qu'elle avait durement travaillé. C'était le cas de tous les Ineptes, à peine étions-nous en âge de marcher qu'il fallait combler notre incapacité à nous reproduire en travaillant du matin au soir. Cependant, j'avais le sentiment qu'elle était passée par des chemins qui m'étaient totalement inconnus et qu'elle portait en elle le passé de dix vies, si bien que je n'avais jamais vu d'yeux aussi morts que les siens quand venait le temps, tard le soir, d'aller nous coucher.
« D'ailleurs, Yiannis m'a dit qu'ils y allaient ce soir, souffla-t-elle, tu peux venir avec nous si tu veux. Ici on essaie d'être libre et d'accueillir tout le monde. C'est un vieux Grec, mais il aurait aimé être cubain. Quand il a un coup dans l'nez, il braille Hasta Siempre et répète que les Grecs et Cubains sont frères de sang. Je suis toujours pleine de confusion, je trouve ça drôle et pathétique à la fois, t'sais, Yiannis c'est celui qui est toujours là pour tout le monde, qui garde toujours le sourire mais j'le vois souvent en fin de soirée il se tait, il regarde à l'horizon et j'suis sûre qu'il y pense, comme on y a tous pensé, et à ce moment-là c'est plus en Grèce ou à Cuba qu'il aimerait être… Tu vois c'que je veux dire ? »
J'acquiesçai doucement en regardant vers le ciel. C'était un sentiment que j'avais ressenti très tôt, sans pouvoir nécessairement mettre les mots dessus. Souvent, petite, le soir au camp, je frappais ma tête contre les murs, je griffais mes avant-bras et mes jambes. Plus tard, je brûlais mes cuisses avec mes cigarettes, car j'avais si mal d'être ici. Et partout où nous étions, un nuage de douleur et des rêves d'ailleurs sans billet de retour parfumaient l'atmosphère.
« Tu viendras, Mahafaty ? Bon, t'façon on se retrouve devant la barraque avec les collègues avant de partir. J'dois y retourner. »
J'eus à peine le temps de lui répondre qu'elle avait déjà sauté par-dessus la clôture pour rejoindre les camarades.