III

Tel était mon péché : ne pas pouvoir donner la vie. Je déteste cette phrase ; je crois qu'il y a une méconnaissance de ce qu'est la vie, parfois des gens sont morts vivants. Donner la vie, c'est ce qu'ont fait mes parents quand ils m'ont confiée aux services destinés à s'occuper des Ineptes. Ils n'ont pas essayé de se battre, ils n'ont pas tenté de me retrouver, ni de me chercher. Je le sais, car les parents peuvent totalement rester en contact avec nous.

J'ai longtemps été morte alors que j'avais les poumons qui se gonflaient, le cœur qui battait. Pendant mon enfance, et plus loin encore, j'ai côtoyé des morts vivants. Il y en avait dans mon dortoir, dans les champs et dans la cuisine, chez les riches et dans les entrepôts ; nos yeux transpiraient le macabre. Pendant longtemps, je voulais m'arracher la peau et les dents, découper la chair de ma nuque, me recouvrir d'ecchymoses, me brûler les mains, les pieds… J'avais si mal qu'on m'ait donné la vie. Je ne comprenais ni comment ni pourquoi on me reprochait de ne pas pouvoir donner la vie tout en détruisant la mienne, tout en me poussant à vouloir jeter la mienne.

Très longtemps, cette contradiction m'a tiraillée. Partout où j'avais le droit et le devoir d'aller, je voyais des appels à la natalité, des pubs, des slogans, des livres, des émissions à la télévision, des chansons à la radio, et pourtant nous, les Ineptes, étions enfermés, entassés dans des camps puis dans des bidonvilles, exploités, prostitués, vendus, achetés, saignés, frappés, exploités… Donner la vie, mais pas à tout le monde, vivre, mais pas pour tout le monde.

C'est la colère qui m'a tiré de la torpeur et des bras de la mort, c'est elle qui m'a réveillée. Je ne sais pas si j'aurais préféré rester endormie ; mais la haine et la hargne étaient là en moi, comme un foyer fumant qui faisait battre douloureusement mon sang jusque dans mes tempes à tel point que j'entendais chaque battement de mon cœur. C'est la haine et la colère ; et puis elle aussi…