II

Par où commencer ? Il y a tellement de choses à dire, tellement de choses qui déraillent que poser un contexte est très ardu. Je m'appelle Mahafaty… Je ne suis ni une héroïne ni le personnage principal d'une quelconque prophétie pour avoir été nommée de cette manière. Des Mahafaty, je crois qu'il y en a beaucoup pour tout le monde ; je porte seulement le prénom de beaucoup de destins communs, qui ressemblent au mien.

Je suis née avec deux points noirs dans la nuque, alignés verticalement. Ils sont indélébiles. Ils sont petits proportionnellement à moi-même, et je suis grande. Ils sont plutôt jolis. Si tel malheur n'y était rattaché, je pense que je les aurais aimés. Ils dictent ma vie, m'enchaînent fatalement à la souffrance. Ils font de moi un être perfide et font s'accabler sur ma famille la honte.

Mes parents ne m'aimaient pas, néanmoins il ne s'agit là que d'une simple conjoncture. Je ne les ai jamais connus, ni eux, ni le reste de ma famille. Pourquoi ? Je vous l'ai dit plus tôt ; les points amènent la mort. Mahafaty, funeste, j'apporte le malheur, la mort se dessine derrière moi, sous moi, dans moi, par moi. C'est ce avec quoi j'ai grandi et ce qu'on m'a toujours inculqué. Les Ineptes, c'est comme cela que nous nous appelons.

Je sais simplement que mes parents ont dû subir une tonne d'examens, sûrement très intrusifs et douloureux pour certains. Le gouvernement injecte dans le secteur de la recherche sur les Ineptes beaucoup de fric pour connaître la raison de notre existence. Je ne suis pas malheureuse, je n'ai pas de peine pour le risque qu'ils ont pris en décidant de faire un enfant, un énième enfant. J'ai lu sur un registre qu'ils en avaient eu plusieurs, des enfants sains. Ils ont décidé de jouer au loto et malgré tout ce qui a pu leur arriver des suites de mon existence, c'est moi l'inepte. Et à bien y réfléchir, nous vivons dans une société nataliste, ils n'étaient pas malthusiens, ils n'ont fait que suivre les directives gouvernementales. J'ai un certain mépris envers eux, du fait de mon statut de marginale obligatoire.

Pourquoi je vous parle de natalisme ? Il y a quelques générations, un cataclysme s'est passé : un virus a décimé la majeure partie de la population, laissant derrière lui des familles endeuillées quand elles étaient encore là pour l'être. Le virus disparut peu à peu, la population restante étant des porteurs sains. Un monde entier devait être reconstruit, un nouveau monde qui pouvait être plein d'espoirs, mais la population restante était — et qui peut lui en vouloir — apeurée à l'idée qu'un événement similaire se produise à nouveau. C'est ainsi qu'est née la frénésie nataliste. Tout existait dorénavant pour que les gens puissent faire des enfants. La sacro-sainte famille, les ventres arrondis des statues dans des musées. Enfanter, enfanter, enfanter… Des canettes de jus de fruits avec des aphrodisiaques, aux pilules pour faciliter la fécondation, la peur de la disparition de l'humanité avait entraîné la naissance d'un système où la capacité à procréer était l'une des choses les plus importantes qui puissent exister.

D'ici, vous comprenez peu à peu, les Ineptes. En effet, si le virus avait disparu, selon les scientifiques il en restait des traces : les deux points. Marqueurs d'infertilité et autres sorcelleries.

Pire qu'être la mort, nous ne pouvions pas apporter la vie.