Jamais, je n'aurais pu croire que ce jour arriverait. J'étais assise au bord de mon lit en acier, fixant le mur gris et poisseux. Je passai ma main sur mon front humide et mon crâne fraîchement rasé. Je balayai d'un regard franc ce qui fut ma maison pendant ces trois dernières années. Jamais, je n'aurais pu croire que ce jour arriverait, me répétais-je à moi-même. Si ma date de sortie était fixée, j'avais une telle défiance et doutais tellement de ce système que je pensais finir mes jours enfermée ici. Taro m'avait pourtant expliquée un jour, qu'on finissait toujours par quitter une maison d'arrêt pour rejoindre une prison plus grande : « Tu sais Mahafaty, on n'en partira jamais que les deux pieds devant… P't'être pas, p't'être même qu'ils nous poursuivent jusque là-bas. »
Je pris une profonde respiration, m'imprégnant de cette odeur si caractéristique des vieux bâtiments mal aérés, cette odeur de métal, de moisissures, d'humidité, de linge et de corps sales. J'ai goûté cet air si longtemps qu'en imaginer un autre me semblait presque impossible.
Des pas francs me sortirent de ma torpeur. Ce claquement aigu des talons sur le béton, je sais que je ne l'oublierai jamais. Elle apparut derrière les barreaux rouillés de ma cellule et se planta devant l'entrée (est-ce qu'une entrée peut être appelée comme telle lorsqu'on vous dépossède de la capacité de l'ouvrir et de la fermer ?).
« Aujourd'hui c'est le grand jour. Il aurait été plus grand s'il était appelé pendaison, mais il paraît que vous avez encore le droit de vivre, dit-elle d'une voix grasse et franche. J'te le dis moi, vous en avez de la chance, mais plus pour très longtemps. T'auras à peine le temps de profiter du dehors. »
Je me redressai pour atteindre le seuil, elle cracha à mes pieds, prit son trousseau de clef qui pendait à sa ceinture puis ouvrit la porte. Elle afficha un sourire plein de dégoût. Si seulement ils avaient pu en envoyer une qui nous détestent suffisamment pour qu'elle ferme sa grande gueule, pensais-je. Une idée soudaine surgit, celle de lui sauter au cou et d'arracher sa jugulaire avec mes dents, pour toute la douleur qu'elle avait pu nous infliger. Et puis… Tout serait plus simple, je serai simplement tuée, je n'aurai plus à me soucier des problèmes que j'avais laissés à l'entrée.
La matonne entama une longue marche, je la suivis finalement sans émettre le moindre son. Adieu, air de ma geôle. Ici, ça ressemblait aux camps du dehors dans lesquels nous étions dépossédés de notre dignité, de notre capacité à nous rebeller et à dire non ou stop.
Très vite, nous passâmes par de multiples endroits avant d'arriver au greffe.
« Mahafaty Cadet, interpella lourdement le greffier.
— Présente, répondis-je tout aussi franchement. »
Il procéda à la levée d'écrou, me délivra un billet de sortie et le très peu d'affaires que j'avais avant d'entrer ici me fut restitué. Mon sac en bandoulière gris-kaki, mon zippo, quelques stylos, mon tabac et des tickets de rationnement qui devaient être probablement périmés maintenant. Mon livre avait disparu. Je n'étais pas étonnée et n'émis là encore aucune objection. Ici, tout ce qui met en péril le système est détruit, nous y compris. Vous savez, il y a des choses qui ne changent pas. L'anéantissement des ennemis politiques et le maintien des miradors partout. Beaucoup de choses ont changé, j'ai pu lire beaucoup de choses dans les livres de grand-ma, beaucoup d'animaux ont disparu, beaucoup de coutumes ont évolué, la technique n'a fait que grandir, on croyait qu'elle nous sauverait… Mais la taule, ah… Ça la taule, elle est restée.
Ils me donnèrent mes vêtements, que j'enfilai avec une très grande hâte. Ils m'accompagnèrent vers la sortie, des frissons parcoururent mon échine, je pris une cigarette, je l'allumai en levant les yeux au ciel. J'étais de nouveau enfermée ailleurs, mais dans un monde plus grand. Mais avant de poursuivre notre chemin, laissez-moi peut-être vous expliquer pourquoi et comment je me suis retrouvée ici. Et surtout, n'oubliez pas de prier pour moi, n'oubliez pas de prier pour nous…