L'homme qui voulait une moustache.

C'était un matin morose – ou plutôt, un matin comme les autres. Il tira la couette pour se lever, du pied gauche ou droit, peu importe, rien ne changera. Notre homme avait un problème, un problème de taille, un problème énorme ! Tellement énorme, qu'il en avait le poil irrité à chaque fois qu'il confrontait «ce loser» dans le miroir. Il n'en avait pas au-dessus ni en-dessous des lèvres. Hirsute de partout, ingénu des joues, du menton et du cou. C'est en rouspetant dans le miroir, en insultant son lui qu'il aurait aimé ne pas être, qu'il partait pour aller travailler.

Dans les rues, des panneaux publicitaires – partout. Des barbes, des colliers, des moustaches, des courtes, des longues, des épaisses, des fines, des bouclées, des lisses, des rousses, des brunes, de quelques jours ou de beaucoup plus de temps passé. Partout. Il serrait fermement les bretelles de son sac à dos, la tête baissée et enfoncée dans le col de son sweatshirt qu'il avait choisi d'une autre couleur que le blanc pour essayer d'oublier le fait qu'il n'y verrait sûrement jamais de poils – des cheveux peut-être quand eux en auront marre d'être sur la tête d'un imberbe et partiront pour ne laisser qu'un crâne d'œuf. Les uns et les autres parlent de misère sexuelle, mais ont-ils seulement essayé de vivre sans moustache ? Et même s'il était farouchement au bord de la crise de nerfs, il lui semblait totalement absurde de blâmer qui que ce soit, si ce n'est lui, de ressembler à un nouveau-né.

La journée se déroulait comme toutes les autres journées – sans barbe, sans moustache. Quand il décidait de se joindre à la pause de ses collègues, c'est la plupart du temps qu'il avait refusé déjà beaucoup trop de fois, en plus d'être l'anomalie du groupe, de l'entreprise, de la ville, du monde même ! il refusait d'apparaître comme une personne hargneuse et déprimée de ne pas l'être : un moustachu. Mais, il voyait bien, ou du moins il croyait voir, que les yeux de ses camarades étaient, dès qu'il décidait d'émettre le moindre son, rivés sur sa face aussi vierge que les feuilles qui traînaient dans le bureau. «Regardez-moi dans les yeux !», pensait-il aussi fort qu'il pouvait chaque fois que cela arrivait. Triste pensée. Nous savions en effet qu'il ne fixait lui-même que sa peau semblable au sable blanc d'une plage en été, chaque matin, chaque soir devant le miroir. Quand il allait en courses, dans le reflet des vitres, des voitures, des magasins... Peut-être était-ce lui-même qu'il regardait dans les yeux de ses interlocuteurs.

C'était arrivé lors d'un matin morose – ou plutôt, un matin comme les autres. Il tira la couette pour se lever, du pied gauche ou droit, peu importe, rien ne changera. Il traîna lentement ses jambes pour rejoindre la salle de bain et passa nonchalamment sa main sur son menton... Et... Et... Il sentit une masse dense et hirsute. Un pelage doux et bouclé. Il se tourna vers le miroir qui ne lui montrait depuis une dizaine d'années maintenant que son malheur et son envie d'être tout autre chose que ce qu'il était. Il y découvrit la personne qu'il avait toujours rêvé d'être — un barbu, un moustachu.

Il ferma doucement les yeux, inspirant le plus profondément possible. S'il était dans la salle de bain, avec son odeur acre d'humidité et de vinaigre citronné, c'est le parfum des matins de Noël qu'il (re)sentit. Une douce odeur de cannelle, de vanille et de tabac fraîchement fumé. Les chaleureuses effluves salées et sucrées qui s'échappaient de la cuisine. Les cuisiniers et cuisinières avec leur joli bonnet de barbe rouge pour qu'aucun poil ne se retrouve dans les tartes et crumble. Le temps blanc et sec qui perçaient les fenêtres, qui nous rendaient heureux d'être auprès de la cheminée. Le parfum du sapin et les épines au pied de l'arbre magnifiquement paré, de rouge et de doré. Les adultes et le tourne-disque qui semblaient faire la causette au fond de la pièce. Et les cadeaux... Les cadeaux... Si bien emballés et si beau. Il ouvrit les yeux, humides. Un sourire doux et timide accroché sur ses lèvres, sublimement vêtues.

«Merci père Noël», pensa-t-il alors très fort.

Les jours défilaient, aussi roses que les fleurs, aussi sucrés que les friandises de la petite boulangerie de son quartier. Sa vie absurde et rythmée par l'envie et le manque, s'était soudainement transformée en une magique aventure. Magique aventure remplie de nouveaux accessoires pour prendre soin de sa magnifique chevelure de bouche, de nouveaux ami-es, de sorties désirées et attendues, de rire, de bonheur et de poils, «enfin» ! Il renoua contact avec sa famille – même s'il ne l'avait jamais réellement coupé physiquement, il se sentait mentalement trahi. Échoué sur une île, depuis laquelle il voyait au loin les membres toutes et tous barbues de sa famille s'en aller. Il avait inconsciemment dressé un mur entre lui et chaque personne qui voulait l'aimer, jugeant qu'il s'agirait sûrement de pitié. En sachant également très honnêtement qu'il serait toujours rongé de jalousie, d'envie et de rancune. Chaque personne qui le croisait était irrésistiblement attirée par lui, par sa moustache ? Non. Simplement par son bonheur irradiant.

C'était arrivé lors d'un matin rose. Il tira la couette pour se lever, du pied gauche ou droit, peu importe, tout sera comme il se doit. Il avança gaiement dans la salle de bain ! Il inspecta son miroir, le sourire aux lèvres – il avait une sacré banane, elle serait pourrie si elle existait vraiment, il l'avait depuis maintenant si longtemps. Il ouvrit le robinet, glissa ses mains sous l'eau, les passa sur son visage. Il ouvrit les yeux, et... Et... Ses mains étaient devenues invisibles ! Quelle horreur. Voici un nouveau problème de taille. Énorme ! Peut-être était-ce le prix à payer pour ne plus être imberbe, pour ne plus avoir honte, pour ne plus être ce qu'il détestait le plus au monde. Peut-être était-ce le prix... Toute sa vie, il espérait une moustache aussi belle que celle de sa mère. Elle sentait l'amande, la menthe et le tabac à la vanille. Aussi soyeuse que ses draps. Et maintenant qu'elle était là, il n'avait plus de mains. Ou du moins, elles étaient aussi invisibles que l'avait été sa moustache pendant toutes ces années de désespoir. Il se laissa glisser le long du placard sous l'évier en fixant ses avant-bras devenus moignons. Les yeux humides. Il se décida à aller au travail, les mains enfoncées dans son sweatshirt. Si ce n'était pas la tête, ça devait forcément être chose. Son défaitisme le regagna aussi vite qu'il l'avait quitté. Aussi profondément. Sa salive était amère. Ses collègues insistèrent un, deux, trois, puis quatre jours pour qu'il se joigne à eux. Mais il était redevenu celui qui évitait, celui qui se cachait.

Chaque matin, chaque soir, il pleurait et ses larmes coulaient le long de ses joues, zigzaguant entre les poils de sa moustache, mais elles n'avaient qu'un goût salé. Ni un goût d'amande, ni un goût de menthe, ni un goût de tabac à la vanille. Un simple arome salé, triste et fatal. Il réussit à s'endormir. Ou plutôt, le sommeil le broya.

C'était arrivé lors d'un matin morose – ou plutôt, un matin comme les autres. Il tira la couette pour se lever, du pied gauche ou droit, peu importe, rien ne... Si, tout changea. Il n'avait plus de pied ! Peu importe, le pied droit ou le pied gauche, puisqu'ils étaient eux aussi devenus invisibles. Il s'effondra sur le parquet froid. Il pleura. Rien ne changera. S'il ne les voyait plus, ses mains et ses pieds, il la voyait, sa vie, se dérober sous le poids immense de sa détresse et de son malheur. Ses larmes avaient le même goût. Rien ne changera. Il resta enfermé chez lui, barricadant les portes et les fenêtres. Pourquoi faire ? Il avait presque déjà totalement disparu. Il n'allait plus au travail. Ne répondait plus au téléphone. Bientôt, les huissiers vinrent frapper à sa porte car si quelque chose était bien visible, c'était les dettes qui s'accumulaient. Puis, la police. Ils enfoncèrent sa porte. Mais ils ne trouvèrent personne. Les pièces étaient assourdissantes de vide. La tristesse était collée sur les murs. Ils ne trouveront que de la moisissure dans la salle de bain et des poils dans le lavabo. Quelques jours plus tard, au cimetière à quelques pâtés de la boulangerie, une nouvelle épitaphe disait : «à toi, qui avais la plus belle des moustaches.»