Tout le monde savait que Nana s'était blessé durant un match, mais son addiction ne fut connue que longtemps après. Tous les dimanches, quand le pasteur John demandait les intentions de prière, ma mère et moi mettions le nom de Nana dans le panier. Priez pour sa guérison, disions-nous, et au début tout le monde croyait que nous parlions de sa cheville. Mais combien de temps faut-il à Dieu pour guérir une entorse ?
« J'ai entendu dire qu'il se droguait », dit Mme Cline. Elle était diacre des Premières Assemblées. Cinquante ans, célibataire, raide comme un balai-brosse, avec des lèvres si minces que sa bouche n'était qu'une fente dans son visage.
« Non ? fit Mme Morton dans un sursaut.
– Oh si, ma chérie. Pourquoi crois-tu qu'on ne le voie plus jamais ici. Il ne joue pas cette saison, et nous savons qu'il n'est pas très occupé.
– C'est triste. C'est triste qu'il se drogue.
– C'est triste mais, et je n'aime vraiment pas dire ça, ces gens-là semblent avoir un penchant pour la drogue. Je veux dire, ils sont constamment drogués. Et c'est pour ça qu'il y a tellement de crimes.
– Vous avez raison. Je l'ai remarqué. »J'étais en train d'étudier les versets de la Bible dans la salle de l'École du dimanche quand je surpris cette conversation dans le couloir. Si je l'avais entendue aujourd'hui, je sais ce que j'aurais fait. Je serais sortie et leur aurais dit qu'aucune statistique ne permettait de soutenir que les Noirs sont biologiquement plus susceptibles de s'adonner à la drogue ou de devenir des criminels. Je serais sortie de cette église et n'y aurais plus jamais remis les pieds.
Mais j'avais dix ans et j'étais honteuse. Je restai assise pétrifiée sur ma chaise, espérant qu'elles ne pouvaient pas m'entendre de l'autre côté de la porte. J'agrippai si fort les rabats de ma bible que je laissai des marques de doigts sur les pages. Quand les deux femmes furent parties, je repris ma respiration et me pinçai la peau entre le pouce et l'index, un truc que j'avais appris pour m'empêcher de pleurer. A ce moment-là, pour la première fois de ma vie, j'ai détesté Nana. Je l'ai détesté, et je me suis détestée moi-même.
Je ne suis ni psychologue ni historienne, pas plus que sociologue. Je peux examiner le cerveau d'un animal déprimé, mais je n'ai pas coutume de spéculer sur les circonstances, si elles existent, qui ont causé cette dépression. Comme tout le monde, je ne connais qu'une partie de l'histoire, je n'ai qu'une seule ligne à étudier et réciter, à mémoriser.
Quand j'étais enfant, personne n'employait des expressions comme « racisme d'état ». Nous utilisions à peine le terme « racisme ». Je ne pense pas avoir suivi un seul cours à l'université qui parlait des effets physiologiques d'années de discrimination et d'internalisation du racisme. C'était avant la publication d'études montrant que le risque de décès des femmes noires lors de l'accouchement était quatre fois plus élevé, avant qu'on ait commencé à parler d'épigénétique et de la possibilité de transmission intergénérationnelle des traumas. Si ces études étaient disponibles à l'époque, je ne les avais jamais lues, si ces cours étaient proposés, je ne les avais jamais suivis. On ne s'intéressait guère à ces idées parce qu'on montrait, qu'on montre encore, peu d'intérêt pour la vie des Noirs.
En réalité, je n'ai pas grandi avec un langage adapté à ma détestation de moi-même, qui l'explique, permette de l'analyser. Je n'ai grandi qu'avec ma part, ma petite pierre vibrante de haine de moi-même que j'emportais à l'église, à l'école, dans tous ces endroits qui, me semblait-il alors, affirmaient que j'avais irréparablement, fatalement tort. J'étais une enfant qui aimait avoir raison.
Nous étions les seuls Noirs de l'Église des Premières Assemblées de Dieu ; ma mère ne s'en souciait pas. Elle pensait que le Dieu de l'Amérique était sûrement le même que le Dieu du Ghana, que le Jéhovah de l'Église blanche ne pouvait être si différent de celui de l'Église noire. Le jour où elle vit, inscrit sur le fronton de l'église, « Vous sentez-vous perdu ? », ce jour où elle y entra pour la première fois, elle commença à perdre ses enfants, qui apprendraient bien avant elle que toutes les églises en Amérique n'ont pas été créées égales, ni en pratique ni dans leur politique. Et pour moi, le prix à payer pour avoir fréquenté une église où les gens murmuraient des mots méprisants à propos de « mon espèce » fut en soi une blessure spirituelle — si profonde et si secrète qu'il me fallut des années pour la découvrir et y faire face. Je ne savais que faire du monde dans lequel je me retrouvais. Je ne savais comment m'y adapter. Quand ma mère et moi faisions des demandes de prière pour Nana, la congrégation priait-elle vraiment ? S'en souciaient-ils vraiment ? Quand j'avais entendu le commérage de ces deux femmes, j'avais vu le voile se lever et la face cachée de ma religion apparaître. Où était Dieu dans tout cela ? Où était Dieu s'il n'était pas dans le silence apaisant d'une classe de l'École du dimanche ? Où était Dieu s'il n'était pas en moi ?
Si ma peau noire était une sorte d'accusation, si Nana ne devait jamais guérir et si ma congrégation était incapable de croire en sa guérison, alors où était Dieu ?
extraits & citations
Citations
J'ai vu le mépris sur son visage et j'ai senti mon calme revenir. Qu'est-ce que je fichais, à supplier une humaine de ne pas me bannir de sa chair ? Comme si elle en était seulement capable. Je me suis écartée pour aller m'asseoir à côté de Vincent, et puis j'ai essayé de raisonner la petite.
« Tout ce que nous faisons est une arme, Ada, tu piges ? Tu crois que personne ne nous a jamais ri au nez en voyant notre douleur ? Ne sois pas ridicule. Ce qu'ils nous font, nous leur faisons. Simple. »
Saint Vincent a desserré le col de sa chemise et allumé une cigarette.
« Je n'ai plus besoin de faire ça, a-t-elle dit. Je n'ai plus besoin de toi.
— Ah bon, vraiment ? » J'ai plissé les yeux face à la fumée qui sortait de la bouche de Vincent. « Et tu vas avoir besoin de qui maintenant ? Yshwa, celui qui ne te donne rien ? »Ada m'a fusillée du regard et j'ai pris la cigarette de Vincent. Il s'est approché d'elle, l'a attirée dans ses bras.
« Asụghara t'aime, a-t-il dit, comme si je ne pouvais pas l'entendre. C'est juste qu'elle ne veut pas te laisser seule. »
Je leur ai brandi mon majeur sous le nez et j'ai soufflé un voile de fumée devant mon visage. Ada a secoué la tête en me regardant.
« Tu fais du mal à des gens que j'aime, tu ne comprends pas ? a-t-elle dit. Je ne peux pas me contenter de rester les bras croisés à te regarder faire.
— C'est pour eux que tu fais ça ? » J'ai éteint la cigarette. Peut-être qu'elle ne comprenait pas. « Ils l'ont mérité Ada. Ils l'ont tous mérité pour ce que nous avons subi.
— Arrête, ce n'est pas vrai, a-t-elle dit. Même ceux qui n'avaient rien à voir avec ça ? Même les innocents ? »Quand je l'ai entendue dire ça, quelque chose s'est brisé en moi.
« Et nous, et notre innocence à nous ? » ai-je hurlé, et ma voix s'est fracassée contre le marbre et l'a fait voler en éclats. Des fissures ont parcouru les murs et le plafond, et Ada et Vincent se sont figés là où ils étaient. Je ne voyais plus rien d'autre que la couleur maternelle. « Notre innocence à nous, elle ne méritait pas qu'on nous épargne ? »
Les deux ont continué à me fixer.
« Non ? Eh bien alors dans ce cas, dis-moi pourquoi je devrais les épargner ! »
La chambre est devenue silencieuse, et j'ai vu d'abord les larmes de Vincent, mais je ne me suis pas rendu compte que je pleurais moi-même jusqu'à ce qu'Ada s'approche de moi et m'essuie doucement le visage. « Je n'avais pas réalisé. Je suis tellement désolée, a-t-elle murmuré, comme si ce n'était pas elle la victime. Je suis tellement désolée qu'ils t'aient fait du mal à toi aussi. »
Lorsqu'ils passèrent la limite des arbres au niveau de la crête, les derniers nuages s'étaient écartés et le soleil avait repris possession du ciel à l'ouest. Les nuages étaient à présent pommelés de nuances mordorées et il pensa que c'était bien la seule cathédrale qu'il lui faudrait jamais.