Qui apporte le malheur

N'oubliez pas de prier pour moi,
n'oubliez pas de prier pour nous…

I

Jamais je n'aurais pu croire que ce jour arriverait. Je frottai mon front humide d'un revers de main en soupirant. Je balayai d'un regard doux et amer ce qui fut ma maison pendant ces trois dernières années. Jamais je n'aurais pu croire que ce jour arriverait. Pourtant, Taro m'avait expliquée qu'on finissait toujours par quitter une maison d'arrêt pour rejoindre une prison plus grande : « Tu sais Mahafaty, on n'en partira jamais que les deux pieds devant… P't'être pas, p't'être même qu'ils nous poursuivent jusque là-bas. »

J'inspirai profondément l'odeur âcre, humide et chaude. C'est étrange. C'est étrange d'avoir respiré, goûté l'air d'un endroit si longtemps et de lui dire au revoir. On pense souvent aux murs, aux espaces, aux gens, mais très peu à l'air et aux odeurs.

Des pas caractéristiques me sortirent de ma torpeur. Ce claquement aigu des talons sur le béton, je sais que je ne l'oublierai pas. Elle passa son visage gras au niveau de l'entrée (est-ce qu'une entrée peut être appelée une entrée lorsqu'on vous dépossède de la capacité d'ouvrir et de fermer ?).

« Aujourd'hui c'est le grand jour. Il aurait été plus grand s'il était appelé pendaison, mais il paraît que vous avez encore le droit de vivre. J'te le dis moi, vous en avez de la chance, mais plus pour très longtemps. T'auras à peine le temps de profiter du dehors. »

Elle cracha à travers les barreaux et attrapa un trousseau de clef qui pendait à sa ceinture, chercha un des badges qui y était attaché puis ouvrit la porte. Elle afficha un sourire narquois et dégoûté. Si seulement ils avaient pu en envoyer une qui nous déteste suffisamment pour qu'elle ferme sa grande bouche, pensais-je. L'idée surgit soudainement de lui sauter au cou, d'arracher sa jugulaire avec mes dents et de boire, boire autant que possible sans que personne ne m'en empêche. Et puis, comme ça je serai pendue ou peut-être mon incarcération serait prolongée à vie… Je n'aurais pas à me soucier des problèmes que j'avais laissé à l'entrée. Mais, ne m'en veux pas, air de ma geôle, j'aimerais en inspirer du plus sec et libre.

Je rejoignis la matonne, puis la suivis sans émettre le moindre son. Si vous m'aviez connu avant d'entrer ici, vous auriez été surpris que je sois en capacité de la laisser parler ainsi. Je croyais être morte avant d'entrer ici, n'avoir aucune liberté de mouvement, mais tu sais Taro, c'est mieux quand la prison est plus grande.

Très vite, je pus récupérer le peu d'affaires que j'avais avant d'entrer dans ce trou à rats. Un simple sac en bandoulière gris-kaki, mes papiers, mon zippo, quelques stylos, mon tabac… Tout un tas de trucs, mais mon bouquin avait sans doute été jeté, mes pins aussi. Tout ce qui remettait l'ordre en question était détruit, nous y compris. Je me tus, évidemment que le livre avait été détruit. Vous savez, il y a des choses qui ne changent pas. La destruction des ennemis politiques et le maintien des miradors partout. Beaucoup de choses ont changé, j'ai pu lire beaucoup de choses dans les livres de grand-ma, beaucoup d'animaux ont disparu, beaucoup de coutumes ont évolué, la technique n'a fait que grandir, on croyait qu'elle nous sauverait… Mais la taule, ah… Ça la taule, elle est restée.

Ils me donnèrent mes vêtements, que j'enfilai avec une très grande hâte. Ils m'accompagnèrent vers la sortie, des frissons parcoururent mon échine, je pris une cigarette, je l'allumai en levant les yeux au ciel. J'étais de nouveau enfermée ailleurs, mais dans un monde plus grand. Mais avant de poursuivre notre chemin, laissez-moi peut-être vous expliquer pourquoi et comment je me suis retrouvée ici. Et surtout, n'oubliez pas de prier pour moi, n'oubliez pas de prier pour nous…

II

Par où commencer ? Il y a tellement de choses à dire, tellement de choses qui déraillent que poser un contexte est très ardu. Je m'appelle Mahafaty… Je ne suis ni une héroïne ni le personnage principal d'une quelconque prophétie pour avoir été nommée de cette manière. Des Mahafaty, je crois qu'il y en a beaucoup pour tout le monde ; je porte seulement le prénom de beaucoup de destins communs, qui ressemblent au mien.

Je suis née avec deux points noirs dans la nuque, alignés verticalement. Ils sont indélébiles. Ils sont petits proportionnellement à moi-même, et je suis grande. Ils sont plutôt jolis. Si tel malheur n'y était rattaché, je pense que je les aurais aimés. Ils dictent ma vie, m'enchaînent fatalement à la souffrance. Ils font de moi un être perfide et font s'accabler sur ma famille la honte.

Mes parents ne m'aimaient pas, néanmoins il ne s'agit là que d'une simple conjoncture. Je ne les ai jamais connus, ni eux, ni le reste de ma famille. Pourquoi ? Je vous l'ai dit plus tôt ; les points amènent la mort. Mahafaty, funeste, j'apporte le malheur, la mort se dessine derrière moi, sous moi, dans moi, par moi. C'est ce avec quoi j'ai grandi et ce qu'on m'a toujours inculqué. Les Ineptes, c'est comme cela que nous nous appelons.

Je sais simplement que mes parents ont dû subir une tonne d'examens, sûrement très intrusifs et douloureux pour certains. Le gouvernement injecte dans le secteur de la recherche sur les Ineptes beaucoup de fric pour connaître la raison de notre existence. Je ne suis pas malheureuse, je n'ai pas de peine pour le risque qu'ils ont pris en décidant de faire un enfant, un énième enfant. J'ai lu sur un registre qu'ils en avaient eu plusieurs, des enfants sains. Ils ont décidé de jouer au loto et malgré tout ce qui a pu leur arriver des suites de mon existence, c'est moi l'inepte. Et à bien y réfléchir, nous vivons dans une société nataliste, ils n'étaient pas malthusiens, ils n'ont fait que suivre les directives gouvernementales. J'ai un certain mépris envers eux, du fait de mon statut de marginale obligatoire.

Pourquoi je vous parle de natalisme ? Il y a quelques générations, un cataclysme s'est passé : un virus a décimé la majeure partie de la population, laissant derrière lui des familles endeuillées quand elles étaient encore là pour l'être. Le virus disparut peu à peu, la population restante étant des porteurs sains. Un monde entier devait être reconstruit, un nouveau monde qui pouvait être plein d'espoirs, mais la population restante était — et qui peut lui en vouloir — apeurée à l'idée qu'un événement similaire se produise à nouveau. C'est ainsi qu'est née la frénésie nataliste. Tout existait dorénavant pour que les gens puissent faire des enfants. La sacro-sainte famille, les ventres arrondis des statues dans des musées. Enfanter, enfanter, enfanter… Des canettes de jus de fruits avec des aphrodisiaques, aux pilules pour faciliter la fécondation, la peur de la disparition de l'humanité avait entraîné la naissance d'un système où la capacité à procréer était l'une des choses les plus importantes qui puissent exister.

D'ici, vous comprenez peu à peu, les Ineptes. En effet, si le virus avait disparu, selon les scientifiques il en restait des traces : les deux points. Marqueurs d'infertilité et autres sorcelleries.

Pire qu'être la mort, nous ne pouvions pas apporter la vie.

III

Tel était mon péché : ne pas pouvoir donner la vie. Je déteste cette phrase ; je crois qu'il y a une méconnaissance de ce qu'est la vie, parfois des gens sont morts vivants. Donner la vie, c'est ce qu'ont fait mes parents quand ils m'ont confiée aux services destinés à s'occuper des Ineptes. Ils n'ont pas essayé de se battre, ils n'ont pas tenté de me retrouver, ni de me chercher. Je le sais, car les parents peuvent totalement rester en contact avec nous.

J'ai longtemps été morte alors que j'avais les poumons qui se gonflaient, le cœur qui battait. Pendant mon enfance, et plus loin encore, j'ai côtoyé des morts vivants. Il y en avait dans mon dortoir, dans les champs et dans la cuisine, chez les riches et dans les entrepôts ; nos yeux transpiraient le macabre. Pendant longtemps, je voulais m'arracher la peau et les dents, découper la chair de ma nuque, me recouvrir d'ecchymoses, me brûler les mains, les pieds… J'avais si mal qu'on m'ait donné la vie. Je ne comprenais ni comment ni pourquoi on me reprochait de ne pas pouvoir donner la vie tout en détruisant la mienne, tout en me poussant à vouloir jeter la mienne.

Très longtemps, cette contradiction m'a tiraillée. Partout où j'avais le droit et le devoir d'aller, je voyais des appels à la natalité, des pubs, des slogans, des livres, des émissions à la télévision, des chansons à la radio, et pourtant nous, les Ineptes, étions enfermés, entassés dans des camps puis dans des bidonvilles, exploités, prostitués, vendus, achetés, saignés, frappés, exploités… Donner la vie, mais pas à tout le monde, vivre, mais pas pour tout le monde.

C'est la colère qui m'a tiré de la torpeur et des bras de la mort, c'est elle qui m'a réveillée. Je ne sais pas si j'aurais préféré rester endormie ; mais la haine et la hargne étaient là en moi, comme un foyer fumant qui faisait battre douloureusement mon sang jusque dans mes tempes à tel point que j'entendais chaque battement de mon cœur. C'est la haine et la colère ; et puis elle aussi…

IV

Elle, c'est Zoa. Une inepte que j'ai rencontrée dans ma quinzaine dans un champ de blé en Grèce. Elle est remarquable par le grain de beauté entre ses deux points noirs, si bien que les médecins ont pensé à une nouvelle espèce d'Inepte. Hilarant. J'ai immédiatement été envoûtée par la fraîcheur de son sourire et la vitalité de ses mouvements. Elle faisait de grands gestes amples lorsqu'elle se déplaçait, mais tellement légers qu'elle donnait l'impression de voler. Lorsqu'elle fauchait le blé, ses bras transpirants attiraient irrésistiblement mon corps vers le sien. Si mon corps était ma demeure, j'aurais aimé que le creux de ses bras soit mon foyer.

Quand nous nous parlâmes pour la première fois, un liquide plus chaud que mon sang envahit l'intérieur de mon corps et tout dans mes pupilles devint flou, excepté son visage marqué par la dureté du labeur et le soleil qui découvrait ses taches de rousseur.

« Tiens, dit-elle d'une voix nonchalante et fatiguée en me tendant une cigarette.
— Merci. Mahafaty. Et toi, c'est comment ?
— Zoa. C'est la première fois que j'te vois ici. C'est vrai que les champs c'est éprouvant mais c'est pas ailleurs que tu trouveras une équipe et un cadre plus agréable. Parfois, après le travail, si nos jambes tiennent encore avec les collègues on traverse les dunes de sable – t'imagines bien qu'il en faut de l'énergie – et on va à la mer. »

Quand elle s'exprima, je compris immédiatement qu'elle était le genre de personnes qu'il ne fallait pas faire chier. Aussi, qu'elle avait durement travaillé. C'était le cas de tous les Ineptes, à peine étions-nous en âge de marcher qu'il fallait combler notre incapacité à nous reproduire en travaillant du matin au soir. Cependant, j'avais le sentiment qu'elle était passée par des chemins qui m'étaient totalement inconnus et qu'elle portait en elle le passé de dix vies, si bien que je n'avais jamais vu d'yeux aussi morts que les siens quand venait le temps, tard le soir, d'aller nous coucher.

« D'ailleurs, Yiannis m'a dit qu'ils y allaient ce soir, souffla-t-elle, tu peux venir avec nous si tu veux. Ici on essaie d'être libre et d'accueillir tout le monde. C'est un vieux Grec, mais il aurait aimé être cubain. Quand il a un coup dans l'nez, il braille Hasta Siempre et répète que les Grecs et Cubains sont frères de sang. Je suis toujours pleine de confusion, je trouve ça drôle et pathétique à la fois, t'sais, Yiannis c'est celui qui est toujours là pour tout le monde, qui garde toujours le sourire mais j'le vois souvent en fin de soirée il se tait, il regarde à l'horizon et j'suis sûre qu'il y pense, comme on y a tous pensé, et à ce moment-là c'est plus en Grèce ou à Cuba qu'il aimerait être… Tu vois c'que je veux dire ? »

J'acquiesçai doucement en crachant la fumée de ma cigarette vers le ciel. C'était un sentiment que j'avais ressenti très tôt, sans pouvoir nécessairement mettre les mots dessus. Souvent, petite, le soir au camp, je frappais ma tête contre les murs, je griffais mes avant-bras et mes jambes. Plus tard, je brûlais mes cuisses avec mes cigarettes, car j'avais si mal d'être ici. Et partout où nous étions, un nuage de douleur et des rêves d'ailleurs sans billet de retour parfumaient l'atmosphère.

« Tu viendras, Mahafaty ? Bon, t'façon on se retrouve devant la barraque avec les collègues avant de partir. J'dois y retourner. »

J'eus à peine le temps de lui répondre qu'elle avait déjà sauté par-dessus la clôture pour rejoindre les camarades.

V

La décision de les rejoindre ne fut pas chose facile. Je portais le fardeau de ma corporéité et aller à la mer entraînait nécessairement l'obligation presque tacite de se dévêtir. J'étais plutôt mince, carrément maigre mais j'aurais aimé disparaître, mon corps, cet objet qui retenait ma tête ici. Je ne souffrais pas de mon poids, des remarques incessantes et des regards dégoûtés – une chance dont j'avais conscience.

Si les Ineptes étaient incapables de porter la vie – la nôtre n'étant pas considérée comme suffisante – nos corps demeuraient objet de convoitise. Celui des femmes notamment. Et si être genrée et considérée comme telle ne me posait – je crois, que peu de problèmes – la sexualisation de mon corps me donnait envie de l'étriper, d'arracher mes seins, réduire mes tétons en charpie, bousiller mon entrejambe. Le contact charnel était une brûlure atroce, le moindre sentiment d'excitation était poursuivi de nausées incontrôlables.

La prison existait encore ; mais ce n'était pas la seule chose qui demeurait inchangée. Je l'avais lu dans de vieux bouquins de grand-ma, une certaine Davis : les femmes esclaves subissaient les mêmes châtiments corporels que les hommes, mais les sévices sexuels et les viols étaient également utilisés comme moyen de coercition et de destruction.

Alors, comme beaucoup d'enfants et de jeunes adultes, ça m'est arrivé. C'est un moment que je vous épargnerai de lire, et Dieu sait à quel point j'aurais voulu qu'on m'épargne aussi, qu'on nous épargne aussi. Priez pour moi, priez pour nous…

C'est à ce moment-là que j'ai commencé à croire – pour beaucoup, cela semblait absurde. Cependant, cela est apparu comme un moyen de survie ; je n'arrivais pas à intégrer ma souffrance comme simple conséquence du système discriminatoire dans lequel j'étais née. Ma souffrance devait pouvoir intégrer quelque chose de plus grand et de moins douloureusement absurde. J'avais besoin d'assouvir ma colère et ma peine – qui d'autre n'en aurait pas eu besoin ? La seule issue qui me semblait cohérente dépassait tout ce qui était, ce qui avait pu être, ce qui pouvait être et ce qui aurait pu être. Je lui parlais sous l'eau froide dans laquelle coulait du sang après ça, je criais parfois. Je savais qu'on m'entendait, car je les entendais également. Je joignais fort mes mains le soir sur le lit de camp pour qu'il revienne me chercher ou qu'il fasse que le monde s'arrête pour que je puisse descendre. Souvent, je le trouvais injuste, pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? ne cessai-je de me demander, il a été l'objet de mes plus sombres et cruelles pensées et pourtant, il restait là dans son mutisme le plus total et je restais là, accroupie dans le noir à le supplier de m'emmener partout et nulle part du moment que c'était ailleurs qu'ici.

VI

Nous n'étions que sept à nous retrouver devant l'entrepôt. Depuis des années, la Grèce produisait moins de céréales, mais il aurait été mensonger d'affirmer que nous étions si peu pour cette raison ; beaucoup d'entre nous préféraient rester seuls, car c'est ce qu'ils nous ont appris à être, seuls dans nos têtes et seuls dans nos corps.

Je remarquai d'abord son dos dégoulinant et musclé. Ses trapèzes étaient légèrement développés, tout son dos semblait noueux. Des boucles épaisses et humides tombaient sur la naissance de sa nuque. Elle se retourna vers moi quand un des types avec lequel elle parlait m'adressa un regard.

« Ah ! Mahafaty. Yiannis, je pense que personne d'autre ne viendra. Et puis Manolis a raison quand il dit qu'il fait trop chaud pour rester au soleil. »

Manolis, j'avais entendu ce prénom lors du repas de ce midi, je crois qu'il était corvé de cuisine en plus du travail aux champs. Sa cuisine était bonne, ou j'imagine autant qu'elle pouvait l'être avec ce que les patrons nous accordaient d'avoir.

Une femme me confia un sac avant de partir, j'appris son prénom quelques heures plus tard : Sélène, femme d'une quarantaine d'années. Elle avait le visage aussi doux et sucré que du miel, des yeux d'un noir intense soulignés par le pourpre des sillons creusés par des années de labeur, des chevilles très fines et le dos arqué. Elle était vêtue d'un jean reconverti en short et d'une blouse bleue opale resserrée avec un nœud autour de sa taille. Elle me sourit tendrement puis me tourna le dos avant d'emboîter le pas. J'avais le sentiment confus qu'ici se jouait la fin du monde pour chacune et chacun d'entre eux mais qu'ils tentaient d'arracher à la dureté du temps le moindre grain d'espoir et de douceur.

Très vite, nous arrivâmes dans une zone boisée bercée du chant des cigales – Sélène nota qu'il s'agissait d'une forêt de pins maritimes, une pinède. J'émis rapidement l'hypothèse que cette information m'était adressée, car j'étais probablement la seule qui empruntait ce chemin pour la première fois. J'aimais sa délicatesse, qu'elle n'établissait pas directement le dialogue avec moi – ce qui aurait pu me mettre mal à l'aise – mais qu'elle laissait la porte entrouverte.

Une fois la forêt de pins franchie, une dune de sable immense s'étendit sous nos yeux et plus encore semblant embrasser le ciel. Je me rappelai la remarque de Zoa, que le trajet demandait beaucoup d'énergie. Nous entamâmes la montée difficilement, nos pieds s'enfonçaient dans le sable brûlant, parfois jusqu'aux mollets. L'iode et l'eau embaumaient nos narines, et la poussière sèche envahit nos gorges, j'avais tellement envie de voir la mer.

Le vent nous attrapa chaudement au sommet de la dune. Une vaste étendue bleue translucide presque violette se dessinait sous nos yeux, se noyant à l'horizon dans le pourpre, orange et jaune du soleil qui allait bientôt nous dire bonsoir.

Je fus totalement éprise d'un sentiment de bien-être suave et intense. La pointe de mes pieds se détacha du sol et très vite, je me mis à voler au-dessus de la dune, dégringolant sur le sable à toute vitesse. Le vent et les embruns humides frottaient mon visage. Je sentais chaque grain de sable sous la plante de mes pieds et j'entendais chaque cri des cormorans aux alentours.

Je n'attendais personne et personne ne m'attendait.

VII

Je remontai mon cargo grisâtre pour m’enfoncer dans l’eau cristalline jusqu’au genou. Le sable était humide sous mes pieds et à quelques pas de moi je voyais des petits bancs de poissons verts aller et venir. Je passai ma main sur mon crâne fraîchement rasé. Au même moment, je sentis un tissu recouvrir mon front. Une casquette.

« Je t’ai vue plusieurs fois aujourd’hui, travailler dans la fournaise sans couvre-chef. Ici comme ailleurs, beaucoup font des insolations, meurent sous la chaleur, et t’sais tout comme moi que nous ne sommes pas une priorité pour les rares hôpitaux qui veulent bien nous accueillir. Puis, entre toi et moi penser à soi, c’est aussi une manière de faire attention aux autres.
— Zoa, c’est ça ? T’as l’air d’être ici depuis un petit moment.
— Assez longtemps pour savoir me protéger du soleil, ironisa-t-elle. Quelque chose comme deux ans. C’est Yiannis, dit-elle en faisant un signe de tête vers un type avec de grosses cuisses et une cicatrice en travers de la joue droite, qui est venu me récupérer au bidonville à mes dix-sept ans en voyant une opportunité de travailler ici. Là, c’est Sélène, elle pointa du doigt la femme à la blouse bleue. Lui, c’est Manolis, l’homme qui sait tout faire, continua-t-elle en me montrant un homme au crâne dégarni, trapu et dont les avant-bras faisaient la taille de mes cuisses. Là, c’est Taro, un bousillé mystique qui est infiniment plus doué avec les ordinateurs qu’avec une faux, gronda-t-elle suffisamment fort pour qu’il puisse l’entendre – il devait à peine avoir la trentaine. Et lui, c’est François, si t’as le moindre problème au champ, n’hésite pas à aller le voir, conclua-t-elle. Et toi, Mahafaty, drôle de prénom… Tu viens d’où ? demanda-t-elle en plantant ses pupilles noires myrtilles dans les miennes.
— De France, répliquai-je en détournant le regard et en enfonçant la casquette sur mon crâne. J’ai déjà travaillé aux champs là-bas… Et d’autres choses, comme vous tous j’imagine, soufflai-je doucement.»

Elle laissa légèrement tomber sa tête sur le côté, continuant de me scruter très attentivement. Je sentis le poids de la terre entière s’abattre sur mes épaules, prête à me liquéfier et ne faire plus qu’un avec l’eau salée. Puis, après quelques secondes, elle acquiesça. Elle ôta son débardeur rouge et noir, son short, jeta ses vêtements en un tas informe sur le sable humide derrière nous puis se jeta à l’eau sans dire un mot. Elle resta sous l’eau pendant un long moment, nageant habilement vers l’horizon. Lorsqu’elle regagna la surface, elle balança nonchalamment sa tête en arrière, mimant d’attacher ses cheveux. Ses triceps et biceps étaient parfaitement dessinés, son corps était son outil de travail. Elle resta une dizaine de minutes silencieuse et immobile devant le soleil qui se couchait. Puis, elle se retourna vers nous tous, la lumière perçant derrière sa crinière, laissant découvrir l’eau qui perlait sur ses joues, le long de son cou : « Tu viens ?! », cria-t-elle en esquissant un large sourire fruité et sincère qui montrait ses jolies pommettes.

Mes épaules se détendirent et je demeurai mutique, la pression de la journée glissa jusqu’à mes doigts de pieds, creusant le sable pour disparaître. Elle s’adressait à moi avec une telle désinvolture et confiance en elle, le soleil formant une couronne au-dessus d’elle. Je ne sais pas si c’est à ce moment-là que je tombai amoureuse, mais tomber et tomber j’allais le faire encore et encore.